Le Fils Prodigue par Rembrandt

 

par Damien Le Guay, né en 1961. Licence de droit, ancien élève de l’I.E.P. de Paris.
Damien Le Guay, philosophe, est vice-président du Comité national d'éthique du funéraire. Il enseigne à l'Espace éthique de l'AP-HP (sur les questions d'éthique de la mort) et est maître de conférences à HEC. Il fut auditionné par la première commission parlementaire de Jean Leonetti (« Respecter la vie, accepter la mort », juin 2004) sur les questions d'évolution de la mort et de perte de rituels. Il est critique littéraire au « Figaro Magazine », tient une rubrique dans « Famille chrétienne » et fait de nombreux entretiens sur Canal Académie (webradio de l'Institut de France).
 
 

Ce tableau est un continent. Rembrandt, qui n’acheva pas cette toile, la considérait comme le résumé de toute sa vie.

Attardons-nous, pour mieux entrer dans la compréhension du pardon selon Rembrandt, sur deux personnages secondaires : l’homme à droite du tableau qui ressemble comme un frère au père et le frère obéissant.

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- I -

A droite du tableau, un peu en retrait, droit comme la justice, un homme figé, presque statufié dans sa vertu, bouche fermée, barbe et regard stricts, regarde, un bâton en main, la scène de réconciliation entre le père et le fils prodigue. Traits pour traits, il ressemble au père. En est, en quelque sorte, son double (physique) et son inverse (spirituel), son négatif – au sens d’un négatif photographique. Même manteau, même barbe, même nez. Il lui ressemble comme un frère. Mais un frère en justice, en raideur, en jugement. Ce frère jumeau du père, plus jeune que lui, observe ces retrouvailles tout en restant sur son quant-à-soi. Il semble l’observer avec une évidente réprobation. Il ne se laisse pas aller ; lui, « ne tombe pas dans le panneau ». Il est là, dans l’ombre. Ses sourcils noirs assombrissent son regard. Ce frère jumeau du père, partie prenante du tableau, est, en quelque sorte, le pôle négatif de cette rencontre. Cet autre père, qui est-il ? Les Évangiles n’en parlent pas. Rembrandt l’a ajouté. Ses mains sont fermés, crispées sur elles-mêmes. Il les tient, ne les ouvre pas, empêche qu’elles s’ouvrent. Sa volonté est ferme, ses mains repliées, son cœur tenu en laisse. Et il en va de même pour ses vêtements : son manteau est fermé, sa tête est protégée par un turban ou un casque. Il est couvert, recouvert. Il se protège. Péguy dirait de lui qu’il ne mouille pas à la grâce, ne souhaite pas s’attendrir. De tous les personnages du tableau, il est le plus hermétique à la joie des retrouvailles et reste dans son refus. Il est dans le refus, se replie sur lui. Se tient en raideur pour mieux se tenir éloigné de ce bonheur des retrouvailles. Il est en clôture d’être.

Comment, dans ce tableau, ne pas éprouver cette tension dramatique, entre, d’une part, la lumière ronde du père et de son fils et, d’autre part, l’ombre sévère du frère jumeau du père ! Le père, le vrai, regarde le fils en lumière, ébloui par sa joie et celle de son fils. Le frère jumeau du père regarde le fils prodigue avec une sévérité distante. Il est fermé ; le père est ouvert. Il ferme les mains ; le père les ouvre. Il s’appuie sur sa canne toute droite ; le père s’appuie sur son fils. Il domine la scène ; le père s’arrondit sur son fils.

Second personnage secondaire : le fils obéissant, caché derrière une colonne derrière laquelle il s’est réfugié, est présent lors de ces retrouvailles. Il n’est pas en dehors de la maison, dans les champs, mais, contrairement à ce que nous en dit l’apôtre Luc, il est, selon Rembrandt, dans la maison et, curieux, intrigué, il sort la tête – une tête confiante. Les mains et le corps restent dans l’ombre.

Rembrandt ne peint pas un fils courroucé, figé dans sa certitude d’être celui qui, par son obéissance, mérite l’amour de son père et est indigné de sa générosité aveugle à l’égard du revenu le ventre creux. Le fils aîné, selon Rembrandt, regarde, de loin, par dessus l’épaule de son père, avec une bienveillance infinie, ce frère revenu du pays de la famine. Il ne s’apprête pas à bouder son père et le couvrir de reproches. Il est là, en retrait, guetteur discret mais sincère, les cheveux blonds et vaporeux, les yeux grands ouverts. Il regarde cette scène de retrouvailles qui est aussi la sienne. Il retrouve son frère. Il ne se drape pas dans son amour de rigueur et ne rejette pas son frère revenu au bercail affamé et en guenilles. Complice, il contemple ces retrouvailles et fait corps avec elles.

Rembrandt renverse les termes de la parabole : les deux frères sont en complicité plus qu’en haine ; quant aux deux « pères » ils sont en opposition – comme s’opposent l’amour et la justice. Contrairement au texte de l’apôtre Luc, l’opposition est moins fraternelle que paternelle. Ainsi le centre se déplace. Cette parabole devient celle du père accueillant. Pourquoi ce déplacement ? Dans le texte des Évangiles, la paternité généreuse, figure de la paternité divine, va de soi, alors que pour Rembrandt cette évidence est un mystère à comprendre par les hommes. Considérons que la parabole des évangiles est dite par le Christ et est adressé aux hommes, afin que ceux-ci comprennent le mystère de l’amour paternel de Dieu. La « parabole » peinte par Rembrandt part du mystère de la paternité humaine (celle de Rembrandt avec son fils Titus) pour s’approcher de la paternité divine. Démarche inverse. Deux côtés d’un même miroir. Ainsi, pour Rembrandt, si la paternité généreuse est une évidence, elle ne l’est qu’après avoir surmonté le jugement – celui manifesté par le frère jumeau du père. Le jugement précède l’accueil qui contient le pardon. Le père ne pardonne pas – comme s’il jugeait et, dans un second temps, pardonnait. Il est en paternité. Son être est paternel, pétri de ce pardon naturel pour autant qu’il ait, en humanité, surmonté le jugement. Le fils prodigue voulait s’approprier la part d’héritage. Il voulait avoir les biens, ce qui se compte, se partage en deux, se divise à part égale. Il prit son bien, compta sa part, s’en alla au loin et, en terre de famine, épuisa son avoir en même temps qu’il épuisait son être filial. Pauvre, il s’en retourna. Double pauvreté. Il avait perdu l’avoir (l’héritage) ; il retrouva l’être (la filiation et la fraternité) et de surcroît les biens de son père.

- II -

Parabole paternelle, disions-nous, et non filiale. Le père, quand il accueille le fils, ouvre les bras, penche la tête et pose ses mains sur lui. Une main, plus féminine, celle de gauche pour nous, est posée sur le dos de son fils tandis que l’autre, plus ferme, plus masculine, tient son fils. Non seulement il voit son fils, mais, avec ses mains, il se réconcilie tout entier, en masculin et en féminin, avec lui. Et cette posture du père, penché en avant, les bras arrondis autour du fils, le dos voûté, crée un ovale – une amande de (re)naissance et de virginité retrouvée. Le fils qui était mort est revenu à la vie. Il est re-trouvé, re-né en entrant dans cette conque de la réconciliation. Le père accueille et, dans le geste même de son accueil, offre son pardon sans rien attendre d’autre que la fin de cette rupture de ban dont il souffre. Il remet son fils perdu dans sa maison ; lui redonne la virginité filiale perdue ; lui remet ses dettes. Jubilé (pour les dettes), baptême (pour cette nouvelle naissance), ré-conciliation (pour ces retrouvailles) : tout est présent dans ces deux bras en ovale posés, sans contrainte ni à contre-cœur, sur le fils perdu et retrouvé. La main de gauche dit la liberté du fils ; celle de droite la foi du père. Le fils n’est pas piégé il s’abandonne ; le père ne le tient pas (comme on tient un enfant par l’argent), il a confiance en lui. Et tout provient, en définitive, de la paternité souffrante dans cette attitude, ce geste, cette foi. Depuis le partage de l’héritage et le départ du fils, le père est en mal de paternité, en désespoir de filiation. Et quand il le retrouve, il se retrouve lui-même. Les retrouvailles sont doubles. Le père et le fils se précipitent l’un vers l’autre. Le fils s’abandonne en son père qui l’accueille ; le père s’abandonne dans son fils. Ils se penchent chacun l’un vers l’autre et se retrouvent ; et en se retrouvant retrouvent cette filiation et cette paternité jusqu’alors douloureuses.

Et, quand il regardait, sur le chemin, si son fils revenait et qu’il le vit devant lui, penaud, lui confessant son indignité filiale, que vit le père avant tout ? Il vit les vêtements et surtout les chaussures de son fils – que nous voyons au premier plan sur le tableau. Chaussures usées jusqu’à la corde, râpées par les chemins du retour, frottées sur les pierres. Et le fils vient, au bout de son pas, à genoux, au pied de son père. Il s’est lui même répudié – ce qui veut dire, au sens premier, qu’il s’est repoussé du pied. Et c’est justement les pieds du fils que nous voyons en premier. Au loin, dans l’isolement et l’exil volontaire, et après avoir entendu en lui ce sursaut filial, cette insurrection d’âme, il s’est remis sur pied, a marché et, les pieds usés jusqu’à la corne, se retrouve maintenant à genoux, plein du désir de reprendre pied dans cette maison qui fût autrefois la sienne.

Le père, sur le seuil de la maison, sait que son fils fut un renégat. Il sait surtout qu’il lui fit défaut. Non pas seulement un défaut d’héritage mais surtout un défaut d’être-paternel. Le fils a mis le père en défaut de paternité ; et le fils, lui-même, de son propre chef, s’est mis en défaut de filiation. Double défaut que cette réconciliation vient combler. Comment le fils doit-il entrer dans la maison paternelle qu’il a désertée ? Il y entre par cet ovale de la réconciliation qui est une sorte de sacrement paternel. Le père et le fils sont tous les deux en manque. Un lien fut rompu ; un lien se restaure ; une relation se rétablit ; une liaison se re-forme – ce qui est une autre manière de parler de re-ligion (re-ligare, re-lier). Séparés, l’enfant et le père étaient hors lien, en souffrance de lien – ce lien (bond) dont se réclame Cordélia lorsqu’elle proclame sobrement son amour filial devant le Roi Lear, son père. En partant avec la moitié des biens, le fils avait rompu le lien d’héritage qui le reliait au père ; et le père n’avait plus, dés lors, ce lien d’héritier putatif qu’il avait avec son fils. Jusqu’à cet instant des retrouvailles, ils n’étaient plus en liaison ou, pour dire mieux, en religion l’un avec l’autre. Le père et le fils étaient devenus, l’un pour l’autre, des athées – en rupture de lien, de ban, en désunion. Athéisme voulu pour le fils ; athéisme subi pour le père. Que fait l’enfant prodigue ? Il pose sa tête contre le cœur de son père. Il pose son front, son esprit sur ce cœur de pardon. Il s’agenouille, tient la robe de son père, tend à s’incorporer à lui. Et, par ce sacrement paternel, le fils (re)entre en re-lation, en re-ligion avec son père. Il quitte sa déshérence, son athéisme, son isolement, sa dé-liaison. Tel est le point culminant de cette réconciliation dans laquelle nous introduit Rembrandt.

La Parabole de l'Enfant Prodigue (St-Luc 15, 12-32)

La Comédie Musicale de l'Enfant Prodigue